💡 Privileged Identity Management, dans Microsoft Entra ID, répond à un objectif clair : supprimer les privilèges permanents et imposer un modèle d’élévation temporaire, contrôlée et traçable. Les rôles d’administration ne sont plus détenus en continu, mais activés à la demande, pour une durée limitée, avec des contrôles explicites. Sur le plan de la sécurité, le mécanisme est éprouvé et largement pertinent.
Cet article ne remet pas en cause ce principe. Il part d’un constat différent, plus opérationnel : lorsque PIM est déployé à l’échelle d’équipes d’exploitation structurées, avec des rôles multiples et des périmètres fonctionnels imbriqués, le modèle d’assignation individuel montre rapidement ses limites. Non pas parce qu’il est insuffisant sur le plan sécuritaire, mais parce qu’il devient difficile à exploiter, à maintenir et à gouverner dans la durée.
L’hypothèse de départ est simple : PIM fonctionne, mais utilisé rôle par rôle et utilisateur par utilisateur, il introduit une friction croissante qui finit par déplacer le problème. La question n’est plus seulement de protéger les privilèges, mais de savoir comment les administrer de manière cohérente, lisible et soutenable lorsque le nombre d’administrateurs, de rôles et de cas d’usage augmente.
Le problème opérationnel du PIM par rôle
Dans son modèle le plus courant, PIM est utilisé de manière directe et granulaire.
Un utilisateur est rendu éligible à plusieurs rôles Entra ID, et chaque rôle doit être activé individuellement lorsque le besoin se présente.
Le fonctionnement est simple :
- un compte administrateur,
- plusieurs rôles techniques distincts,
- une demande d’activation par rôle, avec justification et contrôle MFA.
Ce modèle est cohérent sur le plan conceptuel. Il reflète fidèlement la séparation des responsabilités et permet un contrôle fin des élévations. En revanche, il introduit une charge opérationnelle significative dès que les rôles se cumulent.
Sur le terrain, cela se traduit par des situations récurrentes :
- un même administrateur doit activer plusieurs rôles successivement pour réaliser une tâche transverse,
- chaque activation déclenche un contrôle MFA, même lorsque les rôles sont utilisés conjointement,
- les équipes d’exploitation passent un temps non négligeable à gérer des activations plutôt qu’à traiter les actions d’administration elles-mêmes.
La friction devient quotidienne. Elle est prévisible, répétitive, et finit par être intégrée comme une contrainte normale du poste.
Il est important de clarifier un point à ce stade.
Le problème ne réside pas dans les contrôles imposés par PIM. L’authentification renforcée, la justification et la temporalité des privilèges remplissent pleinement leur rôle. La difficulté provient de la granularité du modèle d’assignation, qui reste centrée sur le rôle individuel alors que les usages administratifs sont, dans la pratique, transverses et composites.
Pourquoi le modèle utilisateur → rôle ne passe pas à l’échelle
Le modèle d’assignation directe, un utilisateur vers un rôle, fonctionne tant que le périmètre reste limité. Dès que le nombre d’administrateurs et de rôles augmente, ses limites apparaissent rapidement.
La première difficulté est quantitative.
Chaque nouvel administrateur implique plusieurs éligibilités à créer. Chaque nouveau rôle multiplie mécaniquement le nombre d’assignations à maintenir. Le modèle croît de manière combinatoire, sans mécanisme de factorisation.
Cette complexité se répercute immédiatement sur les processus RH et IT.
Sur l’onboarding :
- chaque arrivée nécessite une série d’assignations manuelles,
- l’ordre et l’exhaustivité des rôles dépendent souvent de la personne qui exécute la tâche,
- la moindre omission crée un écart fonctionnel difficile à diagnostiquer.
Sur l’offboarding ou la mobilité interne :
- les rôles doivent être retirés un par un,
- un oubli laisse subsister des éligibilités dormantes,
- ces droits ne sont pas visibles en exploitation quotidienne puisqu’ils ne sont pas actifs.
Avec le temps, un phénomène bien connu apparaît : la dérive des droits.
Deux personnes occupant officiellement la même fonction n’ont plus exactement les mêmes éligibilités. Les écarts ne sont pas intentionnels. Ils résultent d’ajustements successifs, de dépannages ponctuels et d’exceptions non documentées.
Ce modèle devient également difficile à gouverner.
Du point de vue de la cohérence :
- il n’existe pas de référence unique décrivant ce qu’implique un rôle opérationnel donné,
- la politique d’accès est répartie entre des dizaines d’assignations individuelles.
Du point de vue de l’audit :
- l’analyse repose sur une agrégation de cas particuliers,
- la question « qui a accès à quoi et pourquoi » nécessite de reconstituer l’historique des décisions,
- la revue périodique des droits devient longue et sujette à interprétation.
Le modèle utilisateur → rôle n’échoue pas pour des raisons techniques.
Il échoue parce qu’il ne fournit aucun point de regroupement permettant de gouverner les privilèges comme un ensemble cohérent dans le temps.
Changement d’unité de gestion : du rôle vers le groupe
Le principe de PIM for Groups repose sur un déplacement volontaire de l’unité de gestion.
Le rôle reste l’unité de privilège technique, mais le groupe devient l’unité opérationnelle à partir de laquelle ces privilèges sont administrés.
Concrètement, les rôles Entra ID ne sont plus assignés directement aux utilisateurs. Ils sont assignés à des groupes spécifiques, dits role-assignable. Les utilisateurs, eux, deviennent éligibles à l’appartenance à ces groupes via PIM.
L’activation ne porte donc plus sur chaque rôle individuellement, mais sur l’appartenance temporaire au groupe. Une seule activation déclenche l’accès à l’ensemble des rôles portés par le groupe, pour la durée définie.
Il est important d’être explicite sur ce point : les rôles sont actifs sur le groupe, pas sur l’utilisateur. Le groupe détient les privilèges en permanence, mais reste vide par défaut. C’est l’entrée contrôlée et temporaire de l’utilisateur dans ce groupe qui matérialise l’élévation de privilège.
Modèle cible basé sur des groupes assignables à des rôles
Le modèle cible repose sur une structuration explicite des privilèges par fonction opérationnelle.
Les groupes deviennent les conteneurs de droits, construits autour de périmètres métiers cohérents, par exemple support N2, collaboration, identité ou sécurité.
Dans ce modèle, les rôles Entra ID sont assignés de manière permanente aux groupes. Cette permanence ne constitue pas un risque en soi, car le groupe ne confère aucun privilège tant qu’il ne contient aucun membre actif.
Les utilisateurs ne reçoivent plus de rôles individuellement. Ils deviennent éligibles à l’appartenance au groupe via PIM, avec les mêmes contrôles que pour une activation de rôle classique : justification, durée limitée, MFA.
Sur le plan technique, plusieurs points sont incontournables.
Le groupe doit être créé avec la propriété isAssignableToRole, définie uniquement à la création. Un groupe standard ne peut pas être converti a posteriori.
Les privilèges sont portés par le groupe, pas par ses membres. La propagation des droits est entièrement conditionnée à l’appartenance effective au groupe, et cesse automatiquement à l’expiration de l’activation.
Ce découplage permet de distinguer clairement la détention du privilège de son usage réel.
Flux d’activation côté administrateur
Dans un modèle PIM par rôle, l’administrateur doit activer chaque rôle séparément.
Chaque activation implique une action distincte, une justification, un contrôle MFA et une propagation partielle des droits, parfois suivie d’une reconnexion pour prise en compte complète.
Avec PIM for Groups, le flux est réduit à une seule activation.
L’administrateur active son appartenance temporaire à un groupe correspondant à son périmètre opérationnel. Cette activation unique déclenche l’accès à l’ensemble des rôles associés, pour la durée définie.
En pratique, cela se traduit par une réduction nette :
- du nombre d’actions manuelles,
- du nombre d’activations successives,
- du nombre de contrôles MFA déclenchés,
- et du temps nécessaire avant d’être pleinement opérationnel.
La lisibilité des droits effectifs s’en trouve améliorée.
L’administrateur sait précisément quels rôles sont associés au groupe qu’il active, et pour quelle fonction. L’activation reflète le poste occupé, pas une accumulation opportuniste de rôles.
Cet allègement du flux réduit mécaniquement la tentation de demander des privilèges permanents ou des rôles trop larges pour éviter la friction quotidienne.
Effets directs sur la gouvernance des accès
Le premier effet visible concerne la gestion quotidienne des arrivées et des départs.
L’onboarding d’un administrateur ne consiste plus à lui attribuer une liste de rôles, mais à le rendre éligible à un groupe correspondant à sa fonction.
L’offboarding suit la même logique inverse : retirer l’éligibilité au groupe suffit à supprimer l’ensemble du périmètre de privilèges associé.
Ce mécanisme garantit une homogénéité des droits entre personnes exerçant la même fonction opérationnelle.
Deux administrateurs occupant le même poste activent le même groupe et disposent, par construction, des mêmes capacités.
Sur le plan des audits, le gain est immédiat.
Les périmètres sont lisibles, les rôles sont regroupés de manière cohérente et les exceptions individuelles deviennent rares.
La traçabilité repose sur des objets stables dans le temps, plutôt que sur une accumulation d’assignations ponctuelles difficiles à interpréter a posteriori.
Automatisation et passage à l’échelle
À partir d’un certain volume, l’interface graphique devient un frein.
Créer manuellement des groupes assignables, vérifier leurs propriétés, assigner des rôles et maintenir la cohérence du modèle n’est ni fiable ni reproductible.
L’industrialisation devient nécessaire dès lors que l’on souhaite :
- standardiser la création des groupes,
- contrôler systématiquement les rôles associés,
- vérifier la conformité des configurations dans le temps.
Les API Microsoft Graph constituent la brique centrale pour ce type d’automatisation.
Elles permettent de créer des groupes avec la propriété isAssignableToRole, d’assigner des rôles, de contrôler les appartenances et d’extraire un état fiable du modèle en place.
PowerShell reste l’outil privilégié pour orchestrer ces actions, intégrer des contrôles dans des pipelines existants ou produire des rapports réguliers.
À ce stade, la gouvernance des privilèges devient un sujet d’ingénierie, plus qu’un simple paramétrage.
Supervision et détection des usages
L’adoption de PIM for Groups modifie également la lecture des journaux.
Les événements critiques ne sont plus des activations de rôles isolées, mais des activations d’appartenance à des groupes privilégiés.
Cette distinction est importante.
Un seul événement peut désormais entraîner l’héritage de plusieurs rôles, ce qui impose d’adapter les règles de supervision.
Les journaux Entra ID permettent d’identifier :
- les activations de groupes privilégiés,
- leur durée,
- les identités concernées,
- et les groupes impactés.
Ces signaux sont exploitables dans des requêtes KQL, notamment via Microsoft Sentinel, pour détecter :
- des activations en dehors des plages habituelles,
- des fréquences anormales,
- ou des usages inattendus sur des groupes sensibles.
La supervision doit donc se déplacer du rôle individuel vers le groupe comme objet critique.
Limites et points d’attention
PIM for Groups n’est pas une solution magique.
Il ne corrige pas un mauvais design initial.
Si les rôles sont mal définis, si les groupes sont trop larges ou s’ils couvrent des périmètres hétérogènes, le problème est simplement déplacé.
De même, sans revue périodique des éligibilités, le risque de dérive reste présent, même avec un modèle groupé.
Il existe également des contraintes techniques à intégrer.
La propagation des appartenances n’est pas instantanée et peut introduire une latence perceptible.
Le modèle impose donc une anticipation minimale et une communication claire auprès des équipes d’exploitation.
En résumé
PIM for Groups met en œuvre un RBAC gouverné.
Les rôles restent les unités de privilège définies par Entra ID.
Les groupes deviennent les unités de gestion.
Les utilisateurs héritent des rôles par appartenance à un groupe, activée de manière temporaire et contrôlée.
Ce modèle ne remet pas en cause le RBAC.
Il en corrige les limites opérationnelles en ajoutant :
- une temporalité explicite via PIM,
- un point de gestion unique par fonction,
- une gouvernance lisible et auditable dans le temps.
Après avoir supprimé le privilège permanent, l’enjeu n’est plus uniquement de sécuriser l’activation d’un rôle, mais de rendre l’ensemble du modèle de privilèges administrable à l’échelle.